Trois ans après, on ne vous a toujours pas rappelé. Vous êtes aux minimas sociaux, les agents de l'ANPE ne peuvent vous reconvertir nulle part, se demandent ce que vous faites là, ouvrent des yeux ronds quand vous leur racontez votre histoire.
Dans les médias, rien : le vide, le néant ! Il ne s'est rien passé. Et les gens à qui vous en parlez ont du mal à vous croire.
En tant que citoyen français, tout travailleur est protégé par le Droit du travail, alors un agent de l'Etat, n'en parlons même pas...
Car vous faites partie des 30.000 professeurs non-titulaires que M. Fillon a décidé d'éradiquer.
Vous n'avez pas de statut légal, personne pour vous défendre véritablement, et vous êtes des milliers répartis sur tout le territoire. Malgré vos beaux diplômes, Bac +3, 4, 5, 8, avec une expérience professionnelle dans l'Education nationale de 3, 5, 10, 15 ans, vous avez servi de "variable d'ajustement" ; vous avez travaillé "au noir" pendant des années avec la bénédiction de l'Etat, effectué des dizaines de CDD successifs, une période d'essai de 15 ans parfois, et finalement non, vraiment, après réflexion, vous ne faites décidément pas l'affaire. Alors que les profs absents ne sont pas remplacés dans les classes et les besoins criants.
Le droit du travail : respect des principes CDD/CDI, courriers d'information et de justification, indemnités de licenciement, etc ? Non, vous n'êtes pas tout simplement pas concerné. «Passez les concours, faites la queue, comme tout le monde !!!» C'est la seule réponse qu'on vous balancera à la figure désormais quand vous oserez protester.
Dans les média, vous entendrez parfois : «Le ministère se réjouit de la disparition du personnel précaire dans l'Education Nationale, c'est une véritable avancée sociale».
M. Fillon, pour cette "avancée sociale" sans précédent dans notre beau pays et pour le silence fracassant qui l'entoure, merci.
Liloux
• A suivre le fil discussion sur notre forum
• Lire également la lettre de Laurent, en commentaires…
Articles les plus récents :
- 16/01/2008 15:21 - Des nouvelles de l'UIMM
- 16/01/2008 13:44 - Un chômeur est mort de froid (et de honte)
- 15/01/2008 16:51 - Tony Blair et l'imposture travailliste
- 14/01/2008 16:47 - Les sanctions contre les chômeurs visent aussi les plus démunis
- 13/01/2008 17:25 - Chômage : la dernière imposture de Laurence Parisot
Articles les plus anciens :
- 12/01/2008 01:20 - Arrêts maladie : halte aux idées reçues !
- 10/01/2008 16:35 - Pourquoi allonger la période d'essai ?
- 10/01/2008 02:04 - Employabilité : un critère de dupes
- 09/01/2008 17:36 - Trois ans de Smic sur les doigts
- 09/01/2008 16:10 - L'Etat, patron voyou numéro un !
Commentaires
Madame,
Je viens de recevoir de votre part un mail me proposant de faire acte de candidature auprès du Rectorat pour un poste de quelques semaines en collège, tout en me priant de vous faire parvenir mon CV. Je suis toujours dans les ordinateurs du Rectorat me semble-t-il et il fut un temps où vous m’auriez appelé pour me proposer le poste. Je suis donc très surpris de la nouvelle méthode de recrutement par mail du Rectorat qui s'apparente quasiment à ce qui se pratique dans le privé : saperlipopette, les temps ont bien changé !
Mis à part diverses expériences professionnelle s hors enseignement, sachez que j'ai été de 1998 à 2005 enseignant non titulaire vacataire puis contractuel à cheval sur l'académie de Montpellier et de Toulouse. Vous me connaissez donc parfaitement.
La dernière fois que vous avez fait appel à moi remonte à mai 2005. Depuis plus rien, le vide intersidéral.
Aujourd'hui à 39 ans inscrit au CNED pour reconversion, je n'ai plus aucuns droits Assedic, je suis au Rmi et mon petit garçon de 3 ans ½ se demande parfois pourquoi papa est si souvent à la maison.
J'ai fait à Montpellier des études universitaires longues et honorables en lettres, philo, histoire et cinéma et j'avais confiance en l'avenir. J'ai été admissible deux fois au Capes et une fois au PLP, malheureusement je n'ai pas eu aux oraux la réussite que j'espérais.
Notre tort à nous enseignants non titulaires, p'tits soldats précaires de l'Éducation Nationale, c'est d'avoir fait le choix de travailler sur le terrain, de préparer des cours et d'aller devant des élèves pour les dispenser. Si vous saviez dans quels endroits reculés parfois je suis allé répandre avec conviction ma bonne parole de prof non titulaire… Il m'est arrivé pendant des mois de faire 100 kms en voiture matin et soir pour aller travailler. Un jour, j'ai même failli mourir au volant en rentrant de mon collège, parce qu'un fou coupant une bande continue m'a percuté de face à plus de 100 km/h! Conséquence un mois et demi d'arrêt, minerve, voiture à la casse. J'ai eu beaucoup de chance ce jour là, mais j'en rêve encore parfois la nuit.
Nous non titulaires, nous avons fait le choix de prendre le métier de prof à bras-le-corps, d'aller au charbon avec les jeunes, de nous colleter à la réalité. Cela nous a parfois coûté notre Capes parce qu’activité salariée et préparation au Capes n'ont jamais fait bon ménage. Et puis au Capes, pas de rattrapage, pas d'arrangement, non, non, non, vous ratez, vous repassez tout, retour à la case départ même avec des 15 sur 20 en dissertation ou en grammaire. Et bien sûr vous ne touchez pas 20 000, mais plutôt vous les dépensez pour payer l’hôtel à Paris, où vous êtes venus de très loin passer les oraux pendant trois jours ! Sachez que d'une année sur l'autre, on ne conserve absolument rien de l'excellence des notes acquises aux écrits du Capes et rien de la somme de travail que cela représente. Non, si vous échouez, à chaque fois il faut remettre votre vie en jeu et tout recommencer. A partir d'un certain âge et lorsque vous êtes économiquement précaire, je considère que le prix à payer devient trop cher.
Le pire dans l'Éducation nationale, c'est que l'expérience professionnelle acquise comme non titulaire ne compte absolument pas dans la réussite aux concours. Les services rendus à l'État comme enseignant précaire, ballotté, pressé, fragilisé, c'est du vent ! Pourtant, qui s'est trouvé une seule fois dans sa vie à mener une classe sait qu'il faut du courage, de la souplesse et du talent pour le faire et je pèse mes mots, parce que c'est un art difficile qui ne tolère que très peu l'erreur. Quand je pense que nous avons parfois remplacé des profs de collège et de lycée au pied levé, en plein milieu d'une année, du jour au lendemain, loin de chez nous et bien ceux qui ont connu cette exercice périlleux pourront vous le dire, c'est un tour de force.
D’une manière générale, à l'époque où nous vivons, le manque de souplesse et d'adaptation conduit tôt ou tard à l'a ruine. Pendant que j’écris, l'école privée jubile des multiples ratés du service public et du succès grandissant qu’elle rencontre auprès des Français, rien d’étonnant. Je considère l'impossibilité de conserver le bénéfice de l'excellence des notes obtenues à l'écrit et la non prise en compte de l'expérience professionnelle des non titulaires et de leur motivation aux concours comme une insulte au sens humain et à l'intelligence!
Nous devons notre galère au ministre Fillon qui en 2002-2003 a décidé de supprimer les non titulaires pour faire des économies. Par ailleurs, la baisse constante des postes aux concours les rend quasi inaccessibles dans certaines matières et nous met en concurrence avec des jeunes sortant à peine de la fac. Rien de méprisant dans mes paroles, mais excusez-moi, à 39 ans je n'ai rien à voir avec un prétendant au Capes de 21 ou 22 ans. Sous prétexte d'égalité républicaine devant les concours, être placé en concurrence de cette manière est improductif, scandaleux et hypocrite. Par conséquent, cette égalité feinte et théâtralisée par les jurys et leurs chefs génère en fait une très grande inégalité, une très grande injustice et par conséquent de la précarité.
Officiellement, mais on le sait les chiffres mentent souvent comme on l'a vu récemment à propos du chômage, nous étions 46.000 non titulaires en 2001 : l'État premier employeur de personnels précaires en France ça marque mal ! Aujourd'hui combien sont-ils les non titulaires, quelques milliers, quelques centaines ? Pour les autres, chômage et Rmi sont le lot commun. Un article récent de Libération daté de novembre 2006 fait le point sur cette hécatombe, vous pouvez consulter le lien en bas de page. L'immense majorité d'entre nous n'est plus employée par les rectorats et certaines académies comptent jusqu'à 90% de non titulaires au chômage. Un petit nombre réussit aux concours, mais pour les autres qui ont travaillé plusieurs années parfois, qui ont plusieurs années d'études à leur actif et pour une part d’entre eux des enfants à élever, aucun accompagnement, aucun reclassement, rien, le vide : silence fracassant des anciens collègues préoccupés par leur retraite et leur pouvoir d'achat, silence étourdissant de l'Éducation nationale et pour cause !
Sachez madame que j'ai aimé passionnément ce métier, je pensais même que j'étais fait pour ça, quelle erreur ! Aujourd'hui j'en fais le deuil douloureux.
Nous avons cru naïvement que des profs avec un esprit un peu différent avaient leur place dans le système, des profs moins traditionnels, sans ce satané Capes en poche, mais aussi bons que les autres et parfois même meilleurs. Des profs qui verraient peut-être un jour leur expérience valorisée et pourquoi pas les services rendus à l'État pris en compte dans le cadre d’une aide à la titularisation, billevesée! Un conseiller ANPE peut vous le dire : le pire dans le système, c’est d’être chômeur issu de l’Éducation nationale, car pour lui, rien n’est prévu. L'État a mis en place en France le plus vaste plan social de ces dix dernières années, plan qu'il a appliqué sans sourciller à ses agents les plus précaires.
On s'est trompés, on le paye cash et je ne vous mentirai pas en vous disant que j'ai frôlé la dépression l'année dernière et je pense sincèrement n’être pas le seul dans ce cas.
Nous avons été rayés du budget de la Nation, rayés des listes, éliminés et laminés. Quelle tristesse et surtout quel gâchis pour nous et j'ose le dire pour l'Éducation nationale elle-même. Car peu à peu beaucoup d'entre nous ne repasseront plus les concours et seront perdus pour l'école qui s’essouffle, c'est triste et pathétique. Nous étions indispensables au système comme bouche-trou et aujourd’hui, vous venez me demander mon CV comme une vulgaire boîte d’intérim pourrait le faire, est-ce ça l’adaptation au monde du travail ?
Bien sûr Madame, vous n’êtes pas en cause.
Pour le compte de l’État vous êtes gestionnaire des personnels non titulaires au rectorat à Montpellier. Qu’importe, je n’ai aucune rancœur envers vous, aucun dépit, vous faite votre travail avec sérieux. Mais s’il vous plaît, lorsque vous proposez par mail à d’anciens vacataires ou contractuels de faire acte de candidature sur un poste, lorsque vous les enjoignez de faire parvenir leur CV au Rectorat, ne vous y trompez pas, pensez à la réalité de leur existence qui n’est pas une abstraction numérique et surtout pensez aux heures sombres que certains d’entre eux traversent.
Nous avons été des agents de l’État tout comme vous, rémunérés comme tels.
Nous ne sommes ni pions, ni marionnettes, nous sommes les sacrifiés, nous sommes les non titulaires.
Nous nous sentons désormais comme tous les salariés des entreprises que l'on délocalise furtivement au petit matin, nous nous sentons bafoués et trahis.
Laurent Répondre | Répondre avec citation |
Et que donc, ceux qui ne le sont pas encore ait accès à un concours qui tienne compte de leur expérience acquise à la sueur de leur front et de leur nerfs.
Et refusons le nivellement par le bas, qui consisterait à aligner les droits des fonctionnaires sur celui des plus précaires des fonctionnaires (ceux en cdd jetables) comme semble vouloir le faire ce gouvernement.
Répondre | Répondre avec citation |
Incroyable mais vrai : pénurie d'enseignants oblige suite au dégraissage du gouvernement (11.000 postes supprimés en 2008), ces deux académies proposent à leurs "jeunes retraités" des contrats de vacation (et ce n'est qu'un début…), alors que des milliers de non-titulaires sont au chômage ! Un vrai scandale. Répondre | Répondre avec citation |